lundi 18 septembre 2006
Pensées insomniaques
Par Aurélie Jobin, lundi 18 septembre 2006 à 23:09 :: Général
Je suis sur l'autoroute, 95 km/h, pas pressée, dans une petite géo-métro verte, vraiment toute petite voiture. Je file sur l'autoroute à travers une pluie fine et glacée qui se déverse sans discontinuer depuis cet après-midi, il est presque minuit maintenant, je viens de finir de travailler. Je file dis-je et la buée envahit mon habitacle au rythme de la musique qui innonde l'espace intime qui m'entoure, ma petite bule qui file sur une autoroute, pas pressée, vers une chambre surchargée et accueillante, d'une bulle à l'autre, je file vers cette transition sur une autoroute déserte, il est près de minuit. J'enclanche le chauffage et ouvre ma fenêtre, les deux courants se mélangent, le chaud et le froid et rien n'arrive, toute la tièdeur de mon minuscule nid est intacte. Et pourtant. Ma main sort par cet interctice entre le dehors et le dedans, entre la route et moi, entre mon confort et le froid du vent et de la pluie, ma main se fraie un chemin, presqu'à mon insue vers l'extérieur et se laisse innonder par des milliers de petits clous glacés, des milliers de petits clous liquides qui ont fait tout ce chemin depuis le ciel et auquelles toutes les probabilités réservaient un sort bien simple; s'écraser contre une autoroute. J'évite ce destin à quelques milliers, peut-être quelques millions de minuscules et pénétrantes gouttes d'eau tandisque je file sur l'autoroute. Et soudain, sans crier garre, moi esprit s'enclanche et je me dis, juste comme ça, comme si c'était normal de penser des trucs pareils, je me dis. Je me dis C'est peut-être seulement ça être en vie, c'est peut-être juste laisser sa main hors d'une voiture par temps de pluie, juste se laisser doucement écorcher les oreilles par une musique trop forte, peut-être est-ce juste ça et peut-être est-ce assez. Revenir d'un endroit et aller à un autre, toute sa vie. Chanter à plein voix dans un restaurant désert une vieille chanson dont on ne connait pas un seul couplet. Sourir à un étranger et se sentir bien. Rougir. Se lever le matin et rester couché, ou se lever et en être fier. Rouler des sous noirs en rêvant à un ailleurs, bien loin d'ici. Donner de ses nouvelles à quelqu'un que l'on n'a pas vu depuis longtemps. Se laisser innonder par des milliers de clous glacés qui n'ont rien demandé, qui ne font que s'écraser contre sa paume en un dernier pincement agonique. Peut-être est-ce que la vie, c'est seulement un enchaînement de petits moments sans importance, quelques grandes choses, puis d'autres petits trucs sans importance. Des milliers, peut-être même des millions de gouttes d'eau s'abattant sur une main qui n'en sait rien et qui s'en balance d'ailleurs, bien occupée à savourer chacune de ses gouttes à son tour, chaque petite douleur qui lui prouve son existance. Chaque petite goute qui arrive, chaque espoir que la prochaine qui tombera du ciel s'abattra sur cette main maintenant frigorifiée et non sur une stupide autoroute.